Quand sonnent les cloches d’Ys

Bonjour !

 

Pour mon cours d’écriture créative j’a dû écrire une nouvelle de 6 pages sur le thème de la ville. J’en suis plutôt contente, mais je suis surtout heureuse d’avoir réussi à terminer une nouvelle, un projet !

Et je voulais partager ça avec vous. Je me suis inspirée d’une légende bretonne, la légende de la ville d’Ys (n’hésitez pas à aller la lire, il y a pleins de versions)

Donc sans plus attendre, la voici !

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Si l’envie vous prenait de voguer jusqu’aux côtes, vers le sud, vous finiriez par arriver à la légendaire ville d’Ys. C’était ville magnifique, en bord d’océan. Ses immenses fortifications l’entourent et il en émane un charme pittoresque.

Si, une fois accosté, vous désiriez entrer, il vous faudrait franchir la grande arche de pierres qui sert d’entrée côté plage, seulement accessible par l’océan. Une fois dans la ville, vous pourriez admirer les bâtiments tous si charmants et bucoliques. Une succession de petites maisonnettes en pierre blanche avec des colombages de bois et d’adorables toits pointus aux tuiles en terre cuite.

Vous pourriez alors aller vous désaltérer dans l’une des nombreuses tavernes de la ville ou vous loger à l’auberge principale, La médusine. Puis, vous pourriez déguster de délicieux poissons tout frais, des fruits de mer par centaine.

Mais si vous étiez poussé par la curiosité, et que vous désiriez apercevoir la princesse Ondine, reine de céans, vous devriez aller jusqu’au château.

Au centre du village, un immense et merveilleux palais se dresse. Il est entouré de vastes jardins, empli d’un doux parfum de fleurs et garni de grands bassins rectangulaires. L’un de ces bassins, au centre, est plus long que les autres et bordé de haies taillées, menant jusqu’à la porte principale de la gigantesque bâtisse.

Au bout de ce bassin, de très larges escaliers en marbre desservent une petite cour au centre de laquelle une somptueuse fontaine se tient. Puis en avançant encore, un second escalier de marbre, plus haut, vous mènerait à une imposante double porte en chêne encadrée par deux colonnades d’ordre corinthien.

Si vous portiez votre regard en l’air, vous pourriez voir les deux interminables tours surmontées d’un dôme en pierre turquoise et d’une pointe argentée, qui surplombent le château. Elles sont postées de part et d’autre de l’édifice et au milieu, une tour plus petite, seulement surmontée d’un dôme. Dans ce dôme, se trouvent les très célèbres cloches d’Ys, qu’on peut entendre de l’océan.

Enfin, si vous vouliez franchir les portes de ce château, alors, peut-être n’en reviendriez-vous jamais…

  • Mince, il est déjà tard ! Arrêtons-nous là, Anniella.
  • Oh, je t’en prie, grand-mère, continue !
  • Mais tu connais cette historie par cœur, et ce n’est qu’une vieille légende de marin….
  • S’il te plaît, tu la racontes si bien et je l’aime tant. Je voudrais tellement voir la ville d’Ys !
  • Annie, ma chérie, c’est une légende, tu le sais bien, ça n’existe pas, ce sont des histoires que se racontent les marins pour faire passer le temps.
  • Je ne suis pas fatiguée, s’il te plaît, termine l’histoire !
  • Très bien. Je termine, mais après au lit !

« La légende raconte qu’il y a fort longtemps, au bord de l’indomptable océan, se dressait une petite cité prospère et dirigée par une magnifique princesse : La ville d’Ys. » Grand-mère s’arrêta un instant pour boire une gorgée d’eau et reprit :

« Il paraîtrait, qu’en des temps lointains, un roi guerrier décida d’envahir un royaume éloigné, or, il y perdit toute son armée. Alors qu’il allait rentrer, vaincu, il rencontra une femme d’une beauté inhumaine. Elle était très grande et avait une longue et épaisse chevelure roux incandescent, ses yeux, deux saphirs étincelants, l’observaient avec une telle intensité qu’il en était hypnotisé. Elle lui proposa un marché : s’il l’aidait à tuer son mari, le monarque de cette terre, il pourrait prendre la fortune du royaume et repartir avec elle sur son cheval des mers.

Ils commirent alors leur forfait et prirent la mer sur l’étrange destrier. Ils tombèrent amoureux et eurent une fille, malheureusement, la reine succomba à l’accouchement.

Le roi revint sur sa terre natale avec son bien le plus précieux qu’il décida d’appeler Ondine en hommage à la fée des eaux.

En grandissant, la princesse devint aussi belle, voire bien davantage que feu sa mère. Elle demanda par la suite à son père de lui ériger une ville au bord de l’océan. Elle aimait tant l’étendue bleue qu’à chaque aube et à chaque crépuscule, elle se tenait devant lui, brossant sa chevelure dorée en chantant d’une voix merveilleuse.

Il lui fit alors construire la ville d’Ys, merveilleuse cité fortifiée dont lui seule possédait la clef. Il n’y avait que deux portes : la première était une grande arche de pierre donnant sur l’océan et accessible par la voie des eaux seulement, la seconde était une plus petite porte de pierre, donnant sur la ville voisine, et dont seul le roi détenait la clef.

Ondine désirait être à la tête d’une cité plus prospère et pleine de vie. Un jour enfin, son souhait se réalisa. La ville d’Ys était connue dans le monde entier pour sa qualité de vie et ses produits mais aussi, et probablement surtout, pour la beauté de sa princesse.

Tous les soirs, cette dernière organisait d’importants bals où de nombreuses personnes se rendaient, dont les marins fraîchement débarqués. On y dansait, on y riait, on y mangeait et buvait beaucoup mais surtout on y oubliait les terribles rumeurs qui couraient au sujet des activités nocturnes de la princesse.

Car les rumeurs racontaient que la délicieuse jeune fille passait chaque soir avec un marin différent, dont elle recouvrait le visage d’un masque de soie noir. Masque qui, dès l’apparition des premiers rayons du soleil, se resserrait jusqu’à étouffer son propriétaire. Ensuite, elle le jetait à l’eau.

Tout le monde avait un avis sur ce que la princesse pouvait bien faire avec ces marins, mais personne ne sût jamais la vérité.

Mais cette princesse n’était pas une despote, loin de là, elle était très appréciée même. Simplement, elle semblait entourée de mystères et de secrets.

Une nuit, cependant, elle tomba amoureuse de l’un des marins et décida de s’enfuir avec lui. » Grand-mère baissa la voix et, avec un sourire malicieux, continua :

« L’océan entra dans une telle colère qu’il submergea la cité entière et ce avant que les malheureux habitants aient pus s’enfuir. Le seul survivant de ce terrible épisode fut le roi, qui enfourcha son cheval des mers et partit, le cœur lourd.

Aujourd’hui encore, certains pêcheurs racontent qu’on peut entendre les cloches de la ville sonner sous l’eau. Mais plus étrange encore, certains prétendent avoir vu Ondine, devenue sirène, hanter les marins. »

  • Si je pouvais voir cette ville et rencontrer Ondine !
  • Tu sais bien que c’est impossible, tout d’abord parce qu’elle a été engloutie, mais surtout parce que ce n’est qu’une légende, Anniella. Il est temps de te coucher maintenant, tu es encore jeune et tu dois être fatiguée.

C’est sans doute le plus doux des souvenirs que je possède : celui de ma grand-mère, Amalia, me contant encore et encore cette merveilleuse légende. Ensuite, avant de me border et de m’embrasser le front, nous chantions de concert « Ils étaient deux amants/Qui s’aimaient tendrement/Qui voulaient voyager/Mais ne savaient comment » c’était un chant marin intitulé Allons à Messine. Malheureusement, elle nous avait quitté désormais. Elle avait rejoint Ondine et tous les autres. Elle avait succombé, non à l’océan, mais au cancer.

J’étais déjà grande et pourtant je croyais encore aux légendes qui avaient bercé mon enfance. Et j’étais certaine que si j’arrivais à comprendre tous les mystères qui entourent Ys, si je parvenais à découvrir cette cité, je parviendrais à faire mon deuil. Deuil de ma grand-mère, mais aussi, de la même façon, de mon enfance.

Mais pour trouver Ys, j’avais besoin d’un bateau et, par voie de conséquence, de quelqu’un capable de naviguer, je connaissais justement une personne qui l’avait déjà fait par le passé.

  • Grand-père… Je peux te poser une question ?
  • Bien sûr, Annie
  • Aimerais-tu reprendre la mer ?
  • C’est fini, tout ça, c’est fini pour moi. Je ne prendrai plus jamais la mer.
  • Tu pourrais me faire découvrir l’océan et ses merveilles ? Tu sais j’en rêverais ! ajoutai-je d’une voix douce.

Grand-père avait été marin dans sa jeunesse, du moins, parait-il. De toute ma vie, je ne l’avais jamais vu aller bien loin. Durant mon enfance, il lui arrivait de pêcher de temps en temps, sur une petite barque tremblante, mais jamais plus il n’avait pris le large.

J’eus du mal à le convaincre, mais lorsque je lui us parlé de découvrir la ville enfouie d’Ys, quelque chose en lui s’est réveillé. Je vis un éclat s’allumer dans ses yeux. Il a encore un peu hésité, plus pour la forme, et nous avons commencé les préparatifs.

C’était comme s’il avait de nouveau vingt ans et qu’il allait embarquer pour la première fois. Pour ma part, j’étais excitée de partir à l’aventure, de me changer les idées, mais surtout, je désirais sincèrement essayer de grandir.

Nous avons alors pris la mer. Le soleil n’était pas encore levé, l’océan était calme. Une très légère brise soufflait, juste assez pour faire remuer quelques vagues.

Je n’étais encore jamais montée sur un bateau. J’ai eu un peu peur au début, mes jambes flageolaient, mon estomac était noué, mais mon cœur palpitait d’excitation.

Mon grand-père ne parlait pas beaucoup, concentré sur tout ce qu’il avait à faire pour embarquer. Je n’y comprenais pas grand chose et à vrai dire, j’étais trop obnubilée par la beauté de l’océan pour essayer de comprendre.

Cette vaste étendue bleue, pleine de mystères et de secrets. Indomptable et si fascinante. Meurtrière et rédemptrice à la fois. Emplie de légendes et de magie.

Nous ne savions pas vers où nous diriger. Les légendes parlaient d’aller vers le sud mais n’expliquaient pas à partir d’où ni pendant combien de temps. Nous décidâmes donc de naviguer un peu au hasard. Du moins le pensais-je.

Cela faisait déjà trois jours que nous avancions et je commençais à désespérer. Mais, étrangement, plus je désespérais, plus grand-père avait l’air convaincu de savoir où nous allions.

Il devenait même un peu moins taciturne.

Il m’arrivait de réciter ce vieux marin que m’avais appris ma grand-mère, Allons à Messine. Je chantais en regardant l’océan, grand-père m’écoutait, un sourire rêveur aux lèvres.

Nous avons même discuté, une ou deux fois, de cette légende. Un jour, qu’il était particulièrement de bonne humeur, il me demanda de but en blanc :

  • Pourquoi vouloir rejoindre Ys ?
  • Je n’en sais trop rien, j’ai le sentiment que là-bas se trouvent les réponses à mes questions. Que là-bas je parviendrai à faire mon deuil, à grandir. Peut-être à comprendre.
  • A comprendre quoi ?
  • Je ne sais pas…, répondis-je après une courte hésitation.

C’était vrai, je n’avais aucune idée de ce pourquoi j’avais décidé de partir à la recherche d’une ville enfouie et très probablement inexistante. Oui, j’avais le sentiment que j’en apprendrais un peu plus sur moi, que je grandirais, que je passerais à autre chose. Cette légende, c’était un peu tout ce qu’il me restait de ma grand-mère, si je la trouvais, si je trouvais Ys et qu’elle existait bel et bien, qu’elle était réelle, alors ma grand-mère existerait toujours, aussi. A travers Ys. A travers ce voyage.

  • Et toi, pourquoi as-tu finalement accepté ?

Il ne m’écoutait plus. Son regard était tourné vers l’horizon, le soleil allait poindre et des reflets orangés zébraient le ciel. Et puis, alors que j’allais retourner sur le pont inférieur, je crus voir une larme. Une seule. Couler le long de sa joue ridée, se perdre dans ses poils blancs pour enfin s’écraser sur le bastingage.

Plus tard dans la journée, j’entendis comme une mélodie, un hymne, une ode. Ce chant avait l’air de sortir de l’au-delà, de sortir du réel, de jaillir des profondeur de notre conscience et des abysses de nos cœurs. Grand-père aussi l’avait entendu car il s’arrêta et fixa le lointain, les yeux vides. Il s’approcha du bastingage, attrapa la rambarde et inspira profondément.

Puis, aussi rapidement qu’il avait commencé, le chant divin cessa, à tel point que je crus l’avoir imaginé. Je commençais à me demander si ce voyage était une bonne idée, je commençais à craindre l’océan. Ses mystères et ses légendes quelque merveilleuse qu’elles soient.

Le lendemain l’air s’était rafraîchi. Un vent puissant venait de se lever. Grand-père avait l’air agité. Il marmonnait et ses yeux furetaient dans tous les sens.

Puis, deux trois gouttes vinrent s’écraser sur le pont et sans prévenir, une averse torrentielle éclata. Les vagues s’agitèrent, le vent gronda. Le ciel était devenu gris-noir en quelques instants. Le tonnerre retentît, suivi de près par un éclair gigantesque qui frappa l’eau à une dizaines de mètres de nous.

Le navire tangua, les vague frappaient sa poupe avec acharnement. Le sol devenait glissant, instable. Le ciel grondait, l’océan rugissait. Tout se déroula si rapidement que bientôt je ne compris plus ce qui se passait.

Une forte secousse fit trembler le bateau, la pluie tombait dru, pleine et épaisse, on n’y voyait rien. L’embarcation basculait dangereusement, le navire s’emplissait d’eau.

Et tout devint noir. Un froid glacé pénétra mes os. Mes poumons s’emplirent d’eau. Je ne parvenais plus à respirer, ni à voir. Je pensais être morte, ou sur le point de mourir.

Mais je vivais…

Mes paupières s’ouvrirent doucement et, aux premiers instants, le sel de l’océan me piqua les yeux. Enfin, mes yeux s’habituèrent et je pus distinguer où j’étais. C’était étrange. Mes poumons vinrent également à s’adapter et je parvins à respirer. Et je ne tombais plus sans fin.

Je nageais, sous l’eau, limpide et fraîche. Je respirais et j’y voyais aussi clair qu’à la surface.

Après avoir réalisé cet extraordinaire phénomène, je décidai de partir à la recherche de mon grand-père.

Je l’appelai, je criai son nom, et c’est avec étonnement que je me rendis compte que l’eau n’altérait en rien le son de ma voix.

Je finis par trouver grand-père, debout, immobile, un sourire indéchiffrable sur le visage. Il se tenait devant un grand arche de pierre fendu sur le dessus. De chaque côté de cet arche, d’immenses fortifications, parsemées de larges fissures, s’étendaient sur des kilomètres.

La légende disait donc vrai. Ys, la grande et belle cité submergée. Nous l’avions trouvée ! Ou plutôt, elle nous avait trouvés.

  • Grand-père, tout va bien ?

Il avait les bras inertes, la bouche entrouverte et les yeux brillants. Il hocha nerveusement la tête et avança en direction de l’entrée. Nous nous déplacions dans l’eau comme si c’était tout à fait naturel.

Alors que nous venions de franchir l’arche, les traits de grand-père changèrent. Ses yeux d’abord, devinrent plus vifs, leur couleur plus intense. Puis, ce fut sa barbe dure et grise qui disparut, laissant place à une douce couche de poils noirs et fins. Ensuite, ses cheveux foncèrent, passant d’un gris terne et triste à un noir de jais soyeux. Une fossette se creusa au coin de sa bouche. Puis, ce fut ses vieux vêtements de pêche qui se changèrent en un fringant costume d’officier de la marine.

Lorsqu’il tourna son visage innocent vers moi, mon cœur cessa de battre : j’avais en face de moi un jeune et charismatique marin d’une vingtaine d’années si ce n’était moins.

  • Que se passe-t-il, Anniella ? demanda-t-il d’une voix rauque, loin du chuchotement tremblant qu’elle était il y a encore quelques instants.

Je ne parvenais plus à émettre le moindre son. C’était à n’y rien comprendre. Et pourtant, c’était bien mon grand-père (quoiqu’il ait environ deux ans de moins que moi à présent) et nous nagions comme si nous l’avions toujours fait, munis de sorte de branchies à la place de nos poumons.

  • Grand-père, tu va bien ?

En effet, il avait l’air d’aller merveilleusement bien, mieux que je ne l’avais jamais connu d’ailleurs.

  • Oui. Oui, je vais bien, si tu savais, comme je vais bien !

Pour essayer de le sortir de sa torpeur, je décidai d’évoquer Ys et de demander si nous y étions bel et bien. Il répondit par l’affirmative et nous pûmes contempler ce que la ville légendaire était devenue, engloutie depuis des années voire plus.

Après avoir passé l’arche délabrée mais toujours majestueuse, nous avons pu apercevoir les premières habitations. De jolies maisonnettes blanches, dont la peinture s’écaillait çà et là et dont les toits, jadis pointus, s’étaient, pour la plupart, écroulés. Les vitres avaient explosé et les portes, après de longues années sous l’eau, avaient été rongées par le temps et sans doute aussi par certaines créatures marines.

En passant devant l’une d’elles, je décidai de jeter un œil à travers le trou béant qui avait été une fenêtre. Quelle ne fût pas ma surprise en découvrant l’intérieur pratiquement intact outre les ravages du temps et de l’eau.

La table de la pièce centrale était toujours en place avec quatre chaise autour, le couvert y était dressé, c’était comme si le temps s’était simplement arrêté. Ces pauvres gens n’avaient sans doute pas eu le temps de ranger, de prendre leurs affaires, voire de quitter les lieux tout simplement.

La ville était immense. Sans doute l’avait-elle toujours été mais désormais qu’elle était vide, nous pouvions sentir la solitude ramper à nos côtés. Nous pouvions entendre le murmure des fantômes à travers les murs gris. Nous pouvions voir l’étendue de ces rues et de ces routes.

A mes yeux, la ville, quelle qu’elle soit, avait toujours été, comme un rêve lointain, une échappée, une lumière au creux de la nuit. La ville, c’était mon phare, c’était mon ancre, c’était mon étoile du matin. Je m’y accrochais : un jour, moi aussi je quitterai le village pour aller rejoindre la ville et toutes les possibilités qu’elle offre, tous les rêves qu’elle réalise.

Mais en ce jour, la ville me semblait effrayante et pleine de cauchemars. Bien que toujours fascinante, elle ne revêtait plus les mêmes attraits.

Enfin, nous arrivâmes au palais. Il était tel que je me l’étais toujours figuré : plein éclat et de majesté.

Malgré les ravages de l’eau et du temps, il se dressait toujours fièrement au centre de la ville. Certes, il lui manquait une tour et la seconde avait diminué de moitié, mais on devinait à quoi il avait ressemblé durant son âge d’or. En observant l’unique battant de la vieille et grinçante porte en chêne, on devinait la double porte massive qui avait gardé les lieux des années durant. En regardant le petit cercle de pierre autour duquel nageait distraitement quelques poissons, on imaginait la magnifique fontaine de marbre qui accueillait les visiteurs. En s’attardant sur l’escalier ébréché, on pouvait facilement retrouver l’imposant escalier en marbre. Et enfin, en posant les yeux sur les vieux troncs de pierres, on reconnaissait les majestueuses colonnes grecques qui flanquaient la porte de part et d’autre.

D’une brasse décidée, grand-père franchît la porte. Puis, comme s’il avait toujours vécu ici, il se dirigea avec aisance vers un escalier qu’il grimpa pour ensuite avancer vers une porte-fenêtre donnant sur un très vaste balcon. Un peu fébrile de visiter un palais en ruine, sous l’eau, je franchis avec incertitude les quelques pas qui me séparaient du balcon.

Lorsque j’arrivai sur le balcon, quelque chose se produisit.

Les couleurs revinrent petit à petit : la pierre grise et fade prit une jolie teinte beige, l’eau turquoise et sale s’éclaira d’un bleu profond et doux, l’intérieur du palais s’illumina d’une chaleur orangée. Mais il n’y eut pas que cela, la balustrade fendue un instant plus tôt trônait désormais fièrement sur le balcon, lui-même aussi brillant et neuf que jadis. Les larges vitres se tenaient à leur place, et de lourdes tentures en velours rouge pendaient joyeusement de l’autre côté. Mais le plus incroyable, c’était elle.

Elle était là. Ondine.

Je le sus avant même qu’elle n’ouvre la bouche. Elle avait de sublimes cheveux dorés qui ondulaient légèrement au gré des vagues, sur sa tête reposait une scintillante couronne en argent et ses grands yeux intenses nous observaient depuis déjà un petit moment. Elle était sein-nu, cependant, là où auraient dû se trouver ses jambes, remuait une longue queue en écailles, d’un turquoise tendre.

  • Archibald, tu es revenu, murmura-t-elle, un sourire nostalgique sur sa fine bouche rosée.
  • Je te l’avais promis, répondit-il, mû par une force dont il n’avait nulle conscience
  • Mais ensuite tu m’as oubliée… Pourtant, je t’ai attendu, toujours, ici.

Puis, d’un grand pas, grand-père s’avança vers Ondine, la prit par la taille d’une poigne ferme et ils s’embrassèrent comme si rien d’autre n’avait existé. Et alors, quelque chose d’encore plus étrange se produisit : les souvenirs lui revinrent.

Il se souvenait de ce bateau sur lequel il avait embarqué comme simple officier ; d’être arrivé dans cette magnifique ville très prospère et d’y avoir été invité à un fabuleux bal ; puis il d’avoir voulu rencontrer l’hôtesse, il avait entendu des rumeurs, évidemment, comme tout le monde ; il voulait la voir rien qu’une minute. Il se souvenait d’une délicieuse jeune femme en haut de l’escalier de marbre ; il en était instantanément tombé amoureux. Et il s’était dit que jamais il n’aimerait personne d’autre et il n’avait jamais aimé quelqu’un d’autre ; il se souvenait de ses cheveux aussi beaux que le soleil et aussi doux que les nuages, de ses grands yeux bleus et du son qu’elle émettait en riant franchement ; d’avoir passé la nuit avec elle ; d’avoir dû porter un étonnant masque de soie noir.

Il se souvenait des secrets qu’elle lui avait racontés.

Tout lui revenait et avec les souvenirs, la vie et la jeunesse aussi.

Il se souvenait de cette princesse, reine de la plus belle ville du monde ; de ce pacte qu’elle avait passé avec l’Océan, en secret : qu’en échange de sa virginité et d’un marin sacrifié par nuit, l’Océan lui offrait de protégeait la ville d’Ys ; du triste sort réservé à chaque marin, au petit matin, et des larmes de la princesse, lorsque le masque se resserrait, si fort qu’il étranglait le marin sacrificiel.

Il se souvenait qu’elle passait la soirée avec ces marins, à rire, danser, raconter ses secrets. Il avait lui aussi passé la soirée avec elle à rire, danser,

écouter ses secrets. Mais il sut qu’elle avait passé le reste de sa vie à l’aimer.

Il se souvenait de la fureur de l’Océan lorsqu’elle avait arraché le masque, lorsqu’ils avaient voulu s’enfuir, il se souvenait d’avoir survécu, Dieu seul sait comment. Et il ne s’était plus jamais souvenu de rien.

Grand-père décida de rester. Et qui étais-je pour l’en empêcher ? On me proposa de rester aussi, de vivre dans cette bulle hors du temps à jamais, mais je n’y avais pas ma place. Ondine me conseilla alors de lui emprunter son cheval des mers pour rentrer.

En l’enfourchant, je regardai une dernière fois la ville de mes rêves. Cette ville qui n’avait toujours été qu’une légende et qui faisait pourtant partie de mon histoire. Cette ville qui avait pris le cœur et l’essence même de mon grand-père. Je regardai les tours redevenues majestueuses, les fortifications massives et imposantes, et le clocher, au sommet du palais.

Je regardai Ondine et Archibald, main dans la main, un sourire franc et heureux. Le bonheur met souvent du temps à arriver, mais il arrive toujours. Parfois, il faut laisser une part de soi sur la route pour l’atteindre. Mais le résultat en vaut toujours la peine.

Je m’éloignai donc sur ma monture à la crinière d’argent, le cœur à la fois lourd et léger : lourd de revenir seule quand je cherchais à retrouver la compagnie de ma grand-mère ; léger car je savais que j’avais fait le bon choix.

En émergeant de l’eau, au galop, je crus entendre les cloches d’Ys carillonner sous la surface de l’eau.

Si l’envie vous prenait, cher marin, de voguer vers le littoral d’une petite ville portuaire, vous pourriez apercevoir, au bord de l’eau, cheveux dansant dans le vent matinal, une silhouette. Si vous vous approchiez, vous pourriez distinguer le roux fauve de ses cheveux et l’émeraude de ses iris. Si vous désiriez vous approcher davantage, vous pourriez entendre le doux son de sa voix, vous pourriez distinguer le chant qu’elle dédie, chaque matin, à l’océan.

« Ils étaient deux amants

Qui s’aimaient tendrement

Qui voulaient voyager

Mais ne savaient comment »

Et si vous vous approchiez encore un peu, vous pourriez contempler son visage baigné de larmes silencieuses.

Si, par une nuit d’été, vous décidiez de faire halte dans cette ville, si, par cette douce nuit estivale, vous décidiez de vous arrêter à l’auberge Chez Amalia vous la rencontreriez.

Mais si, par malheur, vous franchissiez les portes de sa taverne, alors, peut-être, n’en reviendriez-vous jamais….

 

____________________________________________________________________________________________

Désolée, les tirets n’ont pas voulu se mettre.

 

Amita

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A propos Amita

Étudiante en lettres modernes, je souhaite travailler dans le monde du livre ! Jeune rêveuse, j'adore lire et m'évader entre deux pages jaunies, il m’arrive aussi d'écrire quand j'ai quelque à chose à dire, ou juste par amour pour les mots. La lecture c'est toute ma vie, ça et ma famille (mes trois sœurs d'amour pour qui je donnerai n'importe quoi) mon amoureux et mes supers copines (Manon, Marie et Victoire) C'est grâce à ces personnes que ma vie est ce qu'elle est. Merci.
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4 commentaires pour Quand sonnent les cloches d’Ys

  1. Wow, superbement écrit. Tu m’as fait voyager entre tes mots qui décrivent bien l’ambiance et les paysages. Je serais ravie d’en lire d’autres🤗

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